Le patron belge ne manque pas de comptabilité. Il manque de visibilité avant le mur.

Par François Tilkin — Business Analyst & fondateur YagoData
Temps de lecture : 6 minutes


En 2024, 4 227 PME belges de moins de cinq ans ont fait faillite. Plus d’un tiers de toutes les faillites de PME du pays. Ces entreprises avaient un comptable. Elles avaient un bilan. Elles avaient des déclarations en ordre.

Elles n’avaient pas de visibilité.

Ce chiffre du SPF Économie pose une question que personne ne formule : si la comptabilité belge est si performante, pourquoi autant de dirigeants se retrouvent-ils dos au mur sans l’avoir vu venir ?

La réponse ne plaira ni aux institutions, ni aux cabinets. Mais les données sont là.


1. Un modèle construit pour l’État, pas pour le dirigeant

En Belgique, la comptabilité est d’abord une obligation légale. Les cabinets sont structurés pour y répondre : déclarations TVA, bilans annuels, ISOC, fiches de paie. C’est leur cœur de métier. Et ils le font bien.

Le problème, c’est la proportion.

Selon l’enquête Wolters Kluwer menée auprès de cabinets belges, 74% des revenus des cabinets comptables proviennent de missions de conformité. La consultance — c’est-à-dire le conseil, l’accompagnement stratégique et le pilotage — ne représente que 10% des revenus.

Autrement dit : pour chaque euro que le cabinet facture en conseil, il en facture sept en conformité. Le comptable belge passe l’essentiel de son temps à regarder dans le rétroviseur — les comptes de l’année précédente — plutôt qu’à travers le pare-brise — ce qui arrive le mois prochain.

Ce n’est pas un reproche. C’est un constat structurel. Le système belge rémunère la conformité, pas le pilotage. Les cabinets font ce pour quoi ils sont payés.

Mais le dirigeant, lui, a un autre problème.


2. Le patron vit un problème opérationnel. Pas un problème comptable.

Quand on interroge les indépendants et dirigeants de PME belges sur leurs difficultés quotidiennes, la comptabilité n’apparaît nulle part dans le top 5.

Le Baromètre UCM des indépendants belges dresse un portrait net de ce qui empêche les patrons de dormir :

  • 51,5% souffrent de surcharge de travail
  • 34% citent la pression fiscale
  • 30% croulent sous les lourdeurs administratives
  • 24,3% signalent une trésorerie tendue
  • 22,3% sont confrontés aux impayés

Ce que dit ce graphique, c’est qu’un indépendant sur deux est en surcharge. Un sur quatre a un problème de cash. Un sur cinq subit des impayés.

Et face à ces problèmes, que reçoit-il de son comptable ? Un bilan. Une fois par an. Avec trois à quatre mois de retard sur la réalité.

Comme le résume un article de La Libre Eco consacré aux PME en difficulté : face aux problèmes financiers, les dirigeants « ont tendance à cacher les mauvaises nouvelles » — y compris à leurs propres banquiers. Pas par malhonnêteté. Parce qu’ils n’ont eux-mêmes aucune lecture claire de ce qui se passe.

Le dirigeant ne sait pas qu’il perd de l’argent sur un client. Il ne sait pas que sa marge nette s’est effondrée de 3 points en deux mois. Il ne sait pas que 95 000€ d’honoraires sont bloqués en impayés. Il ne le saura qu’au bilan — quand c’est déjà trop tard pour agir.

Le problème n’est pas que le comptable fait mal son travail. C’est que personne ne fait le travail suivant : transformer les données comptables en tableau de bord lisible, mensuel, actionnable.


3. Ce que les voisins ont compris — et que la Belgique ignore

Le problème existe ailleurs. Mais nos trois voisins directs ont davantage institutionnalisé les outils de lecture et de pilotage des PME — chacun à leur manière, comme une évidence nationale.

Aux Pays-Bas, le CBS (Bureau central de statistiques) publie chaque année le Staat van het MKB — un tableau de bord national de la santé des PME. La KVK (Chambre de Commerce) propose un Toekomstcheck, un outil en ligne gratuit permettant à chaque dirigeant de tester la viabilité de son entreprise. Le vocabulaire « pilotage » est intégré dans l’écosystème public à travers le Small Business Index et le programme MKB Digitaal.

En Allemagne, le Mittelstand — ces PME familiales qui forment l’ossature de l’économie — bénéficie du programme fédéral Mittelstand-Digital, qui finance l’accompagnement technologique des PME, y compris les outils de pilotage financier. Le KfW publie régulièrement son Mittelstandspanel et son Digitalisierungsindex, mesurant la maturité numérique des PME allemandes.

En France, Bpifrance publie un Baromètre PME en partenariat avec Rexecode, offrant une photographie mensuelle de la conjoncture vue par les dirigeants. Le programme France Num, lancé par l’État, a banalisé le vocabulaire du pilotage numérique auprès des TPE/PME. Résultat : 78% des dirigeants de TPE-PME interrogés estiment que le numérique représente un bénéfice réel pour leur entreprise.

En Belgique ? Je n’ai pas identifié d’équivalent national aussi structuré que le Staat van het MKB néerlandais, la Toekomstcheck de la KVK, Mittelstand-Digital ou les dispositifs Bpifrance/France Num. Pas de dashboard national PME comparable. Pas de programme public dédié à la digitalisation du pilotage. Pas d’outil de check de viabilité accessible au dirigeant. Le vocabulaire même de « pilotage » reste absent du discours institutionnel.

“Ce graphique ne compare pas les logiciels privés disponibles sur le marché. Il compare l’existence d’outils, programmes ou repères publics/nationaux identifiables qui normalisent le pilotage des PME.”

Ce qui ressort de cette comparaison, ce n’est pas un retard technologique belge. C’est un vide institutionnel. Là où les Pays-Bas, l’Allemagne et la France ont construit des ponts entre la donnée comptable et la décision du dirigeant, la Belgique n’a pas encore structuré d’équivalent.

Et ce trou, c’est le dirigeant qui tombe dedans.


4. La solution n’est pas une loi de plus. C’est un réflexe.

Il ne s’agit pas de demander à l’État belge de créer un programme de plus. Ni de charger les cabinets comptables d’une mission supplémentaire qu’ils n’ont pas les moyens de facturer.

Il s’agit de reconnaître un fait simple : la donnée existe déjà. Chaque PME belge produit suffisamment de données comptables chaque mois pour construire un tableau de bord lisible en trois pages. Pas un rapport de 40 slides. Pas un outil à 15 000€. Trois pages qui répondent à trois questions : qu’est-ce que je vois ? Où dois-je agir ? Qu’est-ce que je décide ?

Le pilotage mensuel n’est pas un luxe réservé aux ETI avec un DAF. C’est un réflexe. Aux Pays-Bas, c’est déjà normal. En France, 78% des dirigeants de TPE-PME voient un bénéfice réel au numérique — sans attendre une obligation légale.

En Belgique, 4 227 PME ont fait faillite en 2024 avant leur cinquième anniversaire. Combien d’entre elles avaient un tableau de bord mensuel ?


La question qui reste

La Belgique n’a pas un déficit de comptabilité. Elle a un déficit de visibilité à temps.

La solution existe : un pilotage mensuel simple. La technologie le permet. Elle coûte moins qu’un déjeuner d’affaires par mois.

Reste à savoir qui acceptera de montrer le chemin.


Sources :

  • SPF Économie — Analyse des faillites et pertes d’emplois des PME belges (2024)
  • Enquête Wolters Kluwer Belgique — Revenus des cabinets comptables
  • UCM — Baromètre des indépendants belges
  • La Libre Eco — « PME au bord du gouffre financier : envisagez des alternatives à la faillite » (2022)
  • CBS (Pays-Bas) — Staat van het MKB
  • KVK (Pays-Bas) — Toekomstcheck
  • Mittelstand-Digital / KfW (Allemagne)
  • Bpifrance / France Num (France)

En savoir plus sur YagoData.com

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture